LA PAIX

“Vous voulez la paix: créez l’amour”
Victor Hugo


La paix avec un grand P est un concept donc une idée abstraite, pas du tout attachée à une image précise reconnaissable au premier coup d’œil. Une situation peut paraître paisible, ne pas l’être et ne pas voir que les tensions couvent.


La paix reste une idée vague, indéterminée sans qu’on puisse la cerner, ne sachant pas de quoi elle est faite. Dans l’esprit, elle s’oppose à la guerre comme son contraire.


En effet, la guerre est liée à la paix: elle n’est jamais très loin. Ce qui a fait dire aux pessimistes que la paix n’existe pas réellement car elle n’est qu’une période transitoire avant la prochaine guerre. Et c’est vrai que dans l’Histoire des hommes, le rythme effréné des guerres donne cette impression: au XXème siècle coup sur coup deux grandes Guerres Mondiales, des guerres coloniales relayées par le fléau du terrorisme frappant à tout moment des pays apparemment en paix qui, à leur tour, font la guerre en représailles. Cycle infernal. La paix a l’air de contenir son propre poison. Le blanc immaculé dissimule un sang rouge invisible, un sang sacrifié; comme si tout n’était fait que d’une seule pièce, indissociable.


Cette impression vient de la difficulté d’imaginer la paix, alors qu’on sait ce que c’est la guerre: on la voit, on la touche du doigt, on peut la montrer. On en ressent un dégoût, la guerre pue et on réagit en être humain horrifié. Par contre la paix est inodore, incolore, ne fait pas appel à des sentiments extrêmes, bouleversants; elle est juste une sensation de bien-être. On ne peut pas la montrer sinon employer une série de négations pour la définir: “ elle n’est pas ceci…elle n’est pas cela”. Or tenter de définir la paix par son contraire, ne nous dit pas ce qu’elle est vraiment.


Pour essayer de l’appréhender, il faut sortir de cette impasse et de la sphère des idées générales sur la paix (si puissantes soient-elles) pour s’attacher à définir le tissu constituant la paix à travers les réalisations concrètes des êtres humains sur ce thème.
Ainsi, voyons tout d’abord comment les artistes ont transposé la paix.

I- Les représentations artistiques de la paix.

Dans les représentations innombrables de la paix, on note la présence d’une multitude de colombes, oiseau mythique ayant toujours représenté la paix. Cet animal est par ailleurs un beau symbole de pureté (parfaitement blanc), de douceur (il est inoffensif) et de liberté (vol léger et gracieux). Ces qualités drapent la paix, l’incarnent.
Par opposition, la guerre est vue comme sale, violente, enchaînant. La colombe blessée s’envole au-dessus de l’enfer. Mais il ne s’agit que d’un oiseau, l’homme est absent.


D’autres représentations, moins nombreuses, visent les êtres humains : Des mains offertes, le globe terrestre soulevé, des femmes tenant des enfants, des hommes debout côte à côte, l’humanité réunie sur cette terre. Les mains sont nues ou entrelacées, les bras tendus vers le ciel: une supplication, un appel au Ciel, à la raison. Certains artistes vont très loin comme cette statue d’Emile Derré représentant l’Humanité drapée dans sa toge portant sur ses genoux deux soldats allemands et français qui s’embrassent. Il y a là toute la grandeur du pardon, le triomphe de la fraternité et, à contrario, la stupidité de la guerre.



La paix ressort de cette prise de conscience: c’est l’affaire des êtres humains et uniquement d’eux. L’élévation de leur conscience est le gage de la paix qui ne peut se dissocier de l’action des hommes entre eux. Tout est entre leurs mains et c’est à eux d’agir ensemble pour que ces enfants ne soient pas des orphelins en puissance.
On entend clairement: jetez vos armes, détruisez-les, empêchez-les de nuire. Le revolver noué sur le parvis de l’ONU à New York parle de lui-même.

La paix marque la fin des instruments de mort.


Par ailleurs, lorsqu’on écoute les chansons de variété sur la paix, elles n’en révèlent jamais le contenu. C’est surtout le désir de voir un monde sans guerre. Les rares symphonies pour la paix procèdent autrement. Elles mêlent ensemble les cultures musicales et les musiciens de tous bords comme celle de Kaylan Kalde pour la paix en Palestine. On y retrouve un thème central:


C’est l’ignorance qui génère et entretient la guerre.


D’un autre côté, la plupart des films sur la paix s’appuient sur des situations de guerre, sur l’horreur qu’elles suscitent pour en montrer son absurdité. La paix difficile à filmer s’y dégage à contrario souvent associée à l’amour comme ligne de fond, un remède à la folie meurtrière et à la bêtise humaine. C’est le cas de “ Guerre et paix” tiré du roman de Tolstoï ainsi qu’une littérature abondante  sur ce thème où l’amour est bafoué mais souvent plus fort que la mort. L’amour comme antidote révèle la paix comme si la paix n’était qu’un tissu d’amour, un élan du cœur ancré profondément dans l’homme, l’autre face, la face constructive d’une humanité complexe à la fois constructive et autodestructrice.


Dans l’art, c’est l’être humain qui est au cœur de la paix sortant finalement des décombres de la destruction, l’être humain conscient et éveillé par l’évidence ou par l’amour.


Y retrouve-t-on le même message dans les prix décernés pour la paix?

II- Les prix Nobel pour la paix

En quoi ces lauréats pourraient nous éclairer sur ce que c’est la paix à travers leurs œuvres récompensées? La guerre semble parfois être éloignée de leurs préoccupations; en fait, pas si loin que ça.


Si l’on regarde les Prix Nobel de la Paix décernés depuis l’origine, on remarque que la Paix ne se construit que par l’action. Les lauréats ne sont pas seulement des penseurs mais des hommes et des femmes qui ont mouillé leurs chemises, pris des risques pour le bien des autres, souvent au péril de leurs vies. Ce sont le plus souvent:

  • Des actions de réconciliations entre les peuples, de désarmement ou des accords de paix. Elles visent la sortie de l’état de guerre après un conflit armé. La paix est associée au pardon, à la capacité de vivre ensemble malgré le traumatisme. La vie l’emporte sur la mort: elle triomphe comme si, à la fin, la paix se confondait avec la rage de vivre de l’humanité.
  • Des actions humanitaires (secours médicaux et aides diverses aux plus démunis). Elles traduisent des élans de compassion et de charité. Elles tentent de mettre fin à l’indifférence ou à l’incapacité face aux drames humains. Devant la souffrance, l’être humain se sent interpelé, concerné et y répond. La paix nait de cette reconnaissance pour la dignité: sortir de cette condition de sous-homme.
  • Des actions luttant contre les injustices (de toutes sortes). Elles s’attaquent à la lutte contre l’oppression politique et la défense des droits égalitaires (droits de l’homme). Tout ceci contribue à générer des conflits, la violence, la haine et l’état de guerre. La paix est donc atteinte par la justice mettant fin à l’état de frustration.


On voit donc que le tissu de la paix se dévoile en transparence. Atteindre la paix, c’est rétablir l’équilibre dans la dignité et la justice entre les êtres humains, élever les consciences vers la fraternité, le partage et la solidarité, voire l’amour, tout en supprimant les instruments de mort et en gommant les tentations de vengeance.
(C’est plus facile à dire qu’à faire, notamment lorsqu’il faut établir les accords de paix et les faire respecter).


III  Les accords de paix


Des centaines de traités de paix ont été signés à travers l’Histoire. Ils ont tous été éphémères car le monde est perpétuellement en mouvement, les alliances changent, les Etats évoluent. Aucune règle ne peut s’en dégager clairement, sauf à constater que les accords de paix se signent sur la base d’un rapport de force, uniquement vrai à un instant T.


On se heurte à toute la complexité de la nature humaine, insaisissable face à un traumatisme dû à la fin d’un état de guerre. Toutes les rancœurs sont là. Il faut trouver un équilibre acceptable pour que la paix revienne avec la fin durable des conflits. Mais on constate que si l’aspect humain est occulté ou écrasé sous la botte de la vengeance, l’accord est menacé tôt ou tard. Une sacrée alchimie à trouver face à un état de crise et de choc psychologique.


La paix doit sortir vainqueur des décombres.


Rétablir un accord de coexistence pacifique implique souvent la réparation des dommages imposés au vaincu vécue comme une humiliation. Cet accord est souvent violé dès que le vaincu reprend des forces. Les exemples ne manquent pas dans l’Histoire comme le cas du Traité de Versailles, si humiliant, qui a mis fin à la Première Guerre Mondiale et qui a provoqué la Deuxième.



Il est donc illusoire d’espérer définir le tissu de la paix à partir d’une situation ponctuelle née d’un rapport de force qui sera un jour ou l’autre remise en cause, un traité vu comme un vulgaire bout de papier. Il est évident qu’on ne construit aucune paix durable sous la menace de fusils et la stabilité des accords de paix doit intégrer  l’humain dans le respect des cultures et croyances; motifs perpétuels de discordes.


Il faut en effet nécessairement replacer l’homme au centre des préoccupations. Quand on a proposé la création de la Chambre Permanente de Résolution des Conflits, c’était justement pour introduire le plus tôt possible cette dimension humaine dans les négociations en tenant compte de toutes les motivations profondes des belligérants, avant même que les disputes éclatent au grand jour. Or aujourd’hui, les pourparlers de paix commencent trop tard, quand le feu brûle. Il est temps de propulser au service de la paix une organisation internationale (libérée des mécanismes de blocage) travaillant en amont, pour la prévention des conflits.
Perturbé par notre nature querelleuse et égocentrique, on est obligé d’admettre que la paix n’est pas une évidence, qu’elle se découvre et se cultive, même si on la porte en soi ; car qui ne désire pas vivre en paix ?


La Paix s’apprend. On sort alors de l’ignorance, fille de l’obscurantisme.


IV - La formation sur la paix


A travers le monde, il n’existe seulement qu’une trentaine de Masters en étude de la paix et des conflits qui portent le plus souvent sur la gestion des crises et la connaissance du droit international. Ceci est très peu par rapport aux enjeux de la paix et des ravages quotidiens dus à la guerre un peu partout dans le monde. L’ONU (UNITAR) elle-même ne délivre que des certificats de stage sur la paix, de valeur symbolique.


Pour pallier ce manque, nous avons conçu, puis réalisé depuis l’an 2000 une approche progressive de formation sur la paix, de très haut niveau:
D’abord avec le PhD en Gouvernance Internationale et Développement Durable ouvert aux Chefs d’Etats et Ministres en exercice, ainsi que les PDG des grandes entreprises internationales. Ce programme a été présenté à l’ONU en 2006 en collaboration avec l’UNITAR.


L’idée est d’aider les gouvernants en exercice à appréhender toute la complexité d’un monde en perpétuel changement.



Ensuite avec le Doctorat en Administration de la Paix dans le but de former dans leurs propres pays des “ Leaders sans Frontière”, c’est à dire des “ locomotives de la paix” agissant partout à travers le monde.


Plusieurs promotions ont vu le jour depuis 2002 en liaison avec les Nations Unies.


Pour ces deux programmes, les doctorants reçoivent une formation théorique sur internet ponctuée de séminaires pratiques et doivent, dans le cadre de leurs thèses, présenter des projets concrets sur la paix qui doivent être réalisés effectivement sur le terrain pour obtenir la délivrance des diplômes. Ces formations font appel aux “nobles valeurs de l’homme” que nous avons décelées plus haut dans notre approche de la paix. 


Enfin avec le socle pour la paix constitué par les Devoirs de l’homme. Une première Déclaration du Devoir de l’Homme (traitant de la protection de la Terre) a été faite à l’ONU en 2006, texte repris dans un projet de Déclaration Universelle des Devoirs de l’Homme, actuellement à l’étude par certains gouvernements. Le but est, une fois définis et approuvés, de promouvoir des devoirs de l’homme à travers les réseaux d’éducation de tous les pays du monde.


Nous pensons que ces trois mouvements combinés doivent pouvoir aider à connaître et diffuser la paix.


Reste une question majeure: quel est le moteur de ces “nobles valeurs” qui tiennent le fragile édifice de la paix?


On a replacé l’homme au centre: c’est donc l’homme qui porte ces “nobles valeurs” constituant le tissu de la paix; un langage, nous l’avons vu, fait de compassion, de pardon, de partage et de solidarité. Tous, des langages parlé par le cœur.

  • La Paix, un langage du cœur

On a quitté définitivement les ténèbres des froids calculs de l’esprit. Ils n’ont pas place pour révéler la profondeur de l’homme animé par des sentiments, des émotions, des pulsions qui viennent du cœur, le siège de l’Amour. Il faut bien admettre la présence de cet Amour pour propulser ces valeurs qui sont un défi à l’égoïsme. Seul le cœur dépasse ces obstacles qu’obstrue l’esprit torturé. Car le cœur ne calcule pas, il s’exprime sans tricher, sans fard.


C’est pourquoi nous avons affirmé que la paix est dans le cœur et que c’est du cœur qu’elle doit jaillir. Jaillir du plus profond de l’être comme l’expression de sa vraie nature.


Envolée la blanche colombe, il reste le cœur comme un nouveau et puissant symbole de la paix, un cœur ouvert aux autres, parlant aux autres le langage universel de la paix.


Le 5 novembre 2016

      
Jean-Luc Pérez