LA GUERRE

Depuis la nuit des temps, les hommes se font la guerre. C’est avant tout l’affaire des hommes (bien que certaines femmes y participent parfois). La guerre est une question de force et d’endurance pour manier les canons, les bouches à feu et supporter l’enfer. Les femmes, qui symbolisent le sexe faible et la maternité, restent à l’arrière-plan, affectées aux travaux des hommes retenus au front. Les femmes seraient les gardiennes de la vie pendant que les hommes s’entretuent,  Il y aurait donc, un partage naturel des tâches et l’homme serait un soldat en puissance, conçu et préparé pour cela. Une sorte de prédestination inhérente à sa condition d’homme. Une idée que la guerre est inévitable, inscrite dans les gènes humains, inscrite dans son esprit, en quelque sorte dans son disque dur.

L’homme-guerrier: une fatalité, prêt à l’emploi. Comment expliquer cette fatalité?

Le mécanisme de la guerre

Bien souvent, on a constaté que le motif déclencheur de la guerre pouvait être futile, peu sérieux, voire erroné. On invente une menace, on tue un symbole, on empiète sur un territoire. On voit venir la guerre comme une lame de fond. On s’est déjà préparé psychologiquement pour le grand saut dans l’inconnu, des frissons garantis. On a atteint l’inacceptable pouvant provoquer la haine, réaction déclencheur d’un comportement atypique débouchant sur l’horreur. La guerre est un permis de tuer.

L’ennemi est ciblé, il faut l’abattre. C’est une question de rapport de force pouvant justifier la violence acceptée (on l’encensera mais on ne la punira pas), supérieur au dégoût et à la réticence de tuer un autre être humain, son semblable (on ne nait pourtant pas anthropophage). Il faut que le déséquilibre soit fort pour que la balance révèle un être sanguinaire, sans pitié.

On atteint alors les bas-fonds de la nature humaine, l’expression de son côté obscure, animal. Ces éléments déclencheurs n’ont, semble-t-il, aucun rapport avec un quelconque raisonnement intellectuel; mais plutôt à une somme de réactions instinctives accumulées puisées dans les profondeurs de l’être qui fait abstraction de ses sentiments nobles et qui se complet dans la fange et dans la boue. On vient de réveiller ses instincts meurtriers et on va l’encourager en lui donnant un permis de tuer et un tas de médailles. Ce guerrier est alors un homme, un vrai.

Il serait faux de prétendre que le cœur est absent du processus. Il est au contraire au centre. Le patriotisme, élément déclencheur, est bien l’amour du guerrier pour son pays. Il est d’abord patriote avant d’être guerrier et c’est cet amour qui le porte et qui le conduit à son sacrifice ultime, qu’il offre à sa patrie: sa propre mort. Or quoi de plus fort que d’offrir sa vie par amour, en commettant en son nom les exactions les plus atroces. Ce phénomène semble apparemment inexplicable car l’amour est associé à l’idée de paix. Mais à bien y regarder de près, le cœur ne s’ouvre que pour se fermer aussitôt, permettant au guerrier de puiser dans la violence.

C’est l’amour pour leur pays qui unit les guerriers. C’est aussi l’amour qui va les porter et les transcender dans l’horreur en les métamorphosant en monstres sanguinaires.

 

Des Guerriersstandardisés”?

Tous les guerriers d’une même armée doivent se ressembler: même tenue, même façon de marcher, de se déplacer, de se tenir. Toute entorse est punie allant jusqu’à la privation de liberté. Seules quelques barrettes de grade détonnent pour rappeler l’ordre et qui est le chef. Les barrières sociales tombent d’un coup: le col bleu côtoie le col blanc; ils ont tous le même uniforme et ils vont tous frôler la mort. C’est le grade qui les différencie. Mais tout cela se dilue face à la mort.

Cette promiscuité nuit et jour associée à une impression d’unité effacent très vite les personnalités broyées par l’obligation d’obéissance. On demande d’obéir pas de penser. L’individu disparaît dans le groupe. Le cœur raisonne à nouveau. Mais cette fois il est collectif.

Car tout en haut de la pyramide, le chef veille.

 

Les fils du chef

Le chef est le dernier rampart, l’ultime recours. Celui qu’on obéit mais qu’on ne voit pas. Par nature, le chef sait et guide. Il trône là-haut dans les nuages, inaccessible. Il protège dans ses ailes élargies tous ses guerriers. En fait des fils qui l’aiment comme un père. Pour lui, les yeux fermés, ses fils montent au combat risquant de se faire trouer la peau. Ils savent que le chef est économe en vie.



On reconnait le chef à ses médailles et aux nombre d’étoiles sur son chapeau. On l’écoute mais on ne discute aucune de ses décisions. On sait qu’il a toujours raison. Sinon sera-t-il chef? Or il a des allures de chefs, il salue comme un chef. C’est bien la preuve. On le regarde attendri. Quelque part, à l’abri, il pense pour ses guerriers. Avec lui, l’armée est une grande famille, un corps uni et les fils du chef sont naturellement frères, des frères conscients de l’être.


Fraternité naturelle

La mort qui rôde les rend frères, c’est à dire liés par le même sang versé. La mort d’un guerrier proche tombé au front est vécue comme la mort d’un être cher, un membre de sa propre famille. Cette famille c’est l’armée toute entière. Avec les larmes, vient le désir de vengeance implacable. Le cœur se referme. On va puiser dans les profondeurs de la cruauté, même s’il ne reste plus rien de l’être humain.

Il ne s’agit pas d’une fausse fraternité. Elle est bien réelle et profondément éprouvée. C’est un sentiment d’amour limité à son cadre ambiant. Elle ne dépasse pas les murs de la caserne. Elle est ciblée et alimentée par la haine et la violence; ce qui la rend, en définitive artificielle. La guerre terminée, ce sentiment exalté s’efface avec le temps, lorsque que les fusils se taisent.

Ce sang noir fraternel coule entre guerriers fascinés par la mort.

La fascination de la mort

Du fait de son extrême vulnérabilité, le guerrier est fasciné par la mort. Il court entre les balles comme un lapin. Il joue avec. Et ce jeu est morbide. Il frôle la mort, la provoque par sa seule présence. Le jeu consiste à tuer l’autre sans se faire tuer. Pourtant un seul petit bout de métal quelconque planté dans sa chair suffit pour qu’il ne reste plus rien. Son corps qui s’effondre sans vie.


Mais lui aussi peut tuer. C’est un jeu équilibré.


Le guerrier fait face à la mort qui le regarde dans sa glace. La défie. Il ne veut pas mourir. Mais c’est quoi cette bête bizarre qui se déplace avec lui comme son ombre? Tôt ou tard, il devra lui faire face, prochainement, mais pas maintenant. Il la regarde, la cherche, sans savoir qui elle est. Il va succomber dans cette boue, dans cette puanteur, il la sent, s’en approche; mais son instinct de conservation réagit. Aime-t-il cette présence pesante qu’il renifle? On ne sait pas. Il la voit sans la voir et l’écarte de la main dans un sursaut ultime.


Il n’est pas seul. Ses frères d’arme partagent le même frisson atroce. C’est pourquoi ils sont frères face au risque de ne plus être, en avance sur l’heure, faisant bloc face à un ennemi à éliminer.

 

La tuerie humaine

L’ennemi est identifié, bon à tuer. C’est un crime autorisé. Il y a des mesures à ne pas dépasser. La frontière reste floue. Des crimes raisonnables, sans barbarie, ni excès: des crimes propres en quelque sorte. Des juges savants font le tri et apprécient en fonction des circonstances. Tuer certes mais sans aller trop loin dans la cruauté. Juste tuer, c’est bien et ceci mérite des médailles, plein de médailles car il faut encourager ces crimes en faisant des modèles.
En fait, il faut que cette tuerie reste humaine, sans excès. Il ne faut pas en faire trop mais en tuer beaucoup si possible. Ne pas dépasser une ligne rouge invisible dans l’ivresse de tuer: le pouvoir de supprimer l’autre au bout de son fusil.


Pourtant, au moment des bilans, au vue des millions de morts, on est tenté d’y voir des crimes de masse dans les seuls bombardements (atomiques) de civils innocents. Mais qui oserait juger les vainqueurs des guerres lors de massacres aveugles: ils sont les maîtres du jeu?


N’y aurait-il qu’une justice en sens unique incapable de reconnaître ses propres crimes et refusant de s’attaquer à la vraie racine du mal en admettant que tout crime est punissable, quel que soit les circonstances, qui mettrait fin à l’exception de guerre?



Un seul crime et c’est déjà une mère qui pleure son enfant sur son cercueil recouvert d’un drapeau: “mort pour son pays”, mort par amour pour la terre qui l’a vu naître et c’est cette terre qui recouvrira sa dépouille. Pour lui, l’histoire s’arrête là. Il ne connaîtra jamais la suite. Ils seront des millions à ne pas connaître la suite. Des morts ordinaires qu’on oubliera; parce que le temps efface tout, recouvre d’un voile pudique les champs de batailles où reposent les guerriers dont on ne sait plus le nom.

 

Les flames commemoratives

Pour ne jamais oublier, une flamme brûle que le vent n’éteint pas. On se souvient, on espère « plus jamais la guerre ». Et on recommence sans cesse.
Pourtant le nom des soldats morts sont inscrits dans le marbre et sur les drapeaux, les rares survivants sont là pour raviver les mémoires. Leurs médailles brillent sur leurs poitrines et ils chantent émus des airs martiaux. Ils ont été ces héros chanceux, parfois estropiés, échappant à la mitraille.
Mais que commémore-t-on?


Le triomphe de la vie? La vie au-dessus de la mort. La stupidité de la guerre? Son injustice à briser des vies au hasard? La mort fauchant les yeux fermés. La liberté temporaire jusqu’à la prochaine guerre? Une Liberté maculée de sang séché. La reconnaissance publique du sacrifice? A la vue des survivants. Une ode à la camaraderie? Au souvenir d’un sale temps. Peut-être tout ça à la fois et, en même temps, la sacralisation de la guerre comme un phénomène naturel. .


Sous les uniformes sortis de la naphtaline, les cœurs battent à nouveau le temps de la cérémonie; puis se ralentissent,, les voix déformées vers l’oubli. Les mémoires s’étiolent. L’an prochain, certains rentreront dans la nuit.

La guerre est-elle une fatalité inévitable? Elle est vécue comme une situation exceptionnelle et dramatique. Elle sublime les sentiments face au risque de mort; le courage, la solidarité, la fraternité. Le cœur parle mais il est fermé, limité. Cela permet de supporter la souffrance extrême.

Force est de constater que les guerres existent et font partie du processus de destruction avant  la reconstruction, comme un cycle inéluctable. Elles sont les conséquences funestes des désirs de pouvoir, de puissance et de domination. Elles peuvent être évitées par une élévation collective des consciences et une large ouverture des cœurs libérant les écluses de l’amour comme garde-fou pour atteindre le royaume de la paix.

Le 29 novembre 2016
Jean-Luc Pérez