LE DEVOIR DU SACRE EN CHINE

                                              

En Chine, le passé fait partie du présent, intimement lié; même le passé lointain comme un souvenir indéfinissable qui coule lentement dans les veines. L’homme n’est pas une création ex nihilo mais le maillon d’une chaîne qui remonte dans la nuit des temps et dont il doit rendre hommage à travers le culte des ancêtres. En faisant revivre leur mémoire par des sacrifices, il repousse l’impossible barrière de la mort. Le souvenir vivant face au silence de l’au delà. Il est devenu ce qu’il est par l’amour de ceux qui l’ont soigné, éduqué, accompagné, consolé. Mais plus encore, les chinois pensent, à juste titre, que l’homme descend du divin par ses ancêtres.

L’ancêtre est donc un modèle à suivre pour les descendants. On s’y incline parce qu’il est porteur de cette flamme divine, de cette parcelle de divinité qui est ranimée lors des hommages à leur mémoire. Ce culte au divin a traversé toutes les modes, tous les régimes. Il est un devoir pour l’homme: le devoir du sacré inscrit en lui. Dans chaque maison, l’hôtel des ancêtres est là pour lui rappeler cette filiation. A chaque expérience du sacré, il échappe à sa condition d’être fini et mortel.

Dans ces pratiques de transcendance, l’homme s’ouvre sur l’absolu, en même temps qu’il éprouve le sentiment de faire partie d’un grand tout,  quelque part entre le Ciel infini et la Terre-Mère nourricière. Chaque année, au Nouvel An Chinois, lors de la fête des lanternes
(rouges) il rend ainsi hommage au ciel et aux astres, aux étoiles et à l’unité suprême ( tai yi) destiné à un monde éternel qui le dépasse dans sa réalité. D’après la tradition chinoise, l’homme est placé entre le Ciel et la Terre. Debout, les bras dressés, il se trouve traversé par des courants cosmiques et telluriques, énergie inépuisable s’ajoutant à sa propre énergie. Impossible d’y échapper. 

L’Empereur de Chine lui-même était appelé “ Fils du Ciel” ce qui lui donnait les pouvoirs absolus mais aussi des devoirs : ceux d’honorer ce Ciel dont il vient en rendant officiellement culte au Soleil ( yang) et à la Lune ( yin) ( solarmoon) à l’occasion de cérémonies avec sacrifices, musique et danses traditionnelles. L’Empereur, un homme exceptionnel choisi des dieux, se devait de leur rendre hommage en pratiquant aussi un culte aux cinq monts sacrés  de Chine. La mission divine de l’Empereur est devenue une certitude depuis des millénaires et jusqu’à ce jour puisque Pu Yi, le dernier Empereur de la Chine, qui avait collaboré avec les japonais s’est vu amnistié par Mao Tse Toung et repose désormais au Panthéon des héros communistes. Ce respect du choix divin retentit sur toute la famille impériale encore aujourd’hui parce qu’elle est élue des dieux.

 L’homme est pétri de cette terre sacrée, la tête dans les nuages et les étoiles. Il en est conscient. C’est cette conscience éveillée qui lui dicte son devoir du sacré, même s’il n’est pas croyant. car quelque chose de plus grand que lui le dépasse. Il honore alors des dieux qu’il adapte en fonction de ses croyances.

En Chine, Maitreya ( Milofu) est le seul Grand Maitre absolu que la plupart des chinois vénèrent comme un être sacré, digne de respect. Il est représenté comme un moine chauve, bien portant et souriant. Pour les non bouddhistes, il est devenu un Dieu de la fortune, un dieu du contentement et de l’abondance. Ses pendentifs et statuettes qui le représentant trônent un peu partout. Par contre, pour les bouddhistes, il est l’instructeur suprême de l’Humanité dont le retour doit annoncer un nouvel âge d’or et l’avènement d’une brillante civilisation fondée sur la Justice et la Vérité.

C’est le Messie que toutes les religions attendent. Il est sacré pour des raisons différentes et demeure le dénominateur commun de tous les chinois car tous croient en son pouvoir qui vient du Ciel. Il est un dieu incarnant le bonheur sur Terre, donc sacré On lui rend hommage, on le prie, on espère sa venue. On le touche, on s’incline, on l’invoque. Il est bien né là en Chine, il a bien existé sur cette Terre il y a 2600 ans et de plus en plus de croyants attendent impatiemment son retour. Un Palais sacré surgira de sa mémoire. Il n’est pas une invention des hommes. Il est un envoyé du Ciel, ce Ciel illimité et inconnu.

Le culte du sacré réunit tous les hommes avec, au fond d’eux un secret espoir que l’offrande rituelle comblera leurs vœux; que l’entité supra-humaine accordera cette faveur. C’est le monde du divin que tous abordent par des rites séculaires. A cet instant, il n’y a plus de césure entre la Terre et “ le monde des dieux” qui est hors du monde sensible et visible. Coupé de ses racines et de son environnement, l’homme n’est plus rien. Il n’est plus rien sans les autres. Le monde bouge, impétueux, imprévisible, La Chine aussi. Les pensées évoluent et doivent s’adapter à toute vitesse. Pris dans cette accélération, un petit écart peut s’avérer désastreux sur le moyen et long terme. C’est pourquoi les valeurs sures du passé et le devoir du sacré inaliénable sont un rocher vertical surgissant au milieu d’un océan en furie.

 

 

                                                                   Le 1er février 2013

                                                                    Jean-Luc Perez